Cela fait plusieurs années que je « suis » Christian Boltanski.
Suivre, marcher aux côtés, c’est cette impression que j’ai par rapport à cet artiste. Un accompagnement anonyme qui me nourrit, une démarche singulière. J’avais déjà travaillé sur une de ses œuvres datant de 1972 « les habits de François C » en réalisation un film à l’université des arts.
Son travail m’a toujours fasciné, que ce soit dans sa mise en scène, dans l’ambiance qui émane de ses créations; son art gravite autour de différentes expressions artistiques (installation, photographie, film…) et en ce sens, en tant qu’artiste, il m’a toujours nourri.
L’art de la mise en scène pour un sujet sans vraie identité dédiée.
Son travail est souvent lié à la mémoire collective, une mémoire qui n’est précise que par la clarté d’un souvenir général. Il cumule, fait de l’archivage dans des « boites » à mémoires, des caisses posées les unes sur les autres cachant des contes oubliés. Il met en scène une masse de visages flous qui dresse ainsi le portrait d’un drame ou d’une histoire passée, et que ce sujet soit réel ou non il s’installe dans notre mémoire.
Je suis donc allé avec enthousiasme voir son travail à la Monumenta : Personnes et j’ai bel et bien retrouvé mes sensations premières.
Reprenant les ustensiles qu’il utilise depuis longtemps (boites, éclairages, habits…) il nous propose une mise en scène grandiose. Entrant dans le Grand Palais que l’artiste a totalement investi (principe des expositions de la Monumenta), nous sommes enveloppés par l’ambiance « boltanskienne ». Et face à l’ampleur de son installation, le vertige nous guette.
Les sujets de son travail : la non-identité, la mort, le cimetière des identités, le numéro repère, la mémoire.
Là, nous sommes encore une fois « rappelés ». Notre propre expérience de visiteur est conviée et pour ma part, je n’ai pu que me remémorer mon voyage à Birkenau, quand j’avais « visité » les camps de la mort en Pologne. Déjà il y a l’espace… le grand espace, le vertige de la mise en scène, l’effroi de l’immensité. J’avais tenté de filmer à Auschwitz ces vestiges de l’horreur, mais impossible, l’image écrasait trop la réalité, au mieux pour rendre compte, il fallait filmer en 16/9… et la démarche me dérangeait, magnifier l’horreur c’est parfois s’en dégager ou la dénaturer. Ici dans le confort esthétique lié à la beauté du grand palais la mise en scène de Boltanski vient racler quelque peu l’architecture restaurée. Les poteaux en acier encerclent les habits des disparus, les enceintes émettent des sons de battements de cœur lynchéens. Nous traversons des champs d’âmes disparus, imprégnés par l’étrangeté de la scène. Au milieu de la nef une grue vient, sans état d’âme, agripper puis lâcher ces tissus sans corps, on pense encore une fois aux mécanismes assassins des nazis. Gigantesque force de la machine à broyer l’humain.
Cependant chez Boltanski, au delà de cette évocation (qu’il a en tout cas visitée dans ses œuvres passées), j’ai eu la sensation dans cette mise en scène qu’il y avait un espoir.
Cet espoir, on le retrouve déjà dans cette certaine poésie, noire peut-être mais qui permet de lire un sujet tout en prenant du recul, physique et psychologique. Ce qu’il nous raconte est un moyen d’ouvrir notre inconscient, ne nous proposant pas qu’une mise en scène imprégnée d’une histoire lugubre. Il joue avec tous les sujets, qui nous déroutent, voire nous déportent hors du temps dans la saveur de son conte. Oui, il y a aussi espoir dans son style de création. Car ce que j’aime chez Christian Boltanski, c’est ce lien qu’il ne cesse de souder entre art contemporain et fiction. Tout une histoire inventée se dégage très souvent de son travail. Narration teintée d’une trame tragique, mais aussi parfois d’un plus léger, le spectateur a en possession un champ de manœuvre imaginaire que l’artiste lui a esquissé.
Dans cette œuvre à la Monumenta, l’espace est ouvert à la lecture, réception intérieure et extérieure. Le trajet du spectateur crée une géographie de la mémoire en passant à côté de ces vêtements parsemés sur le sol. Le chemin que nous empruntons in situ et le rapport même à ce déplacement est déjà l’histoire. Ces pas que nous laissons sont les mots du randonneur, notre parcours raconte l’œuvre et trace la fiction dont Boltanski nous a écrit le synopsis.
Notre expérience est le scénario et cette errance devient œuvre d’art.
Informations tirées du site officiel :
Né en 1944, Christian Boltanski a développé, depuis les années 1970, une carrière internationale qui le place au premier rang de la création contemporaine. L’installation inédite qu’il a créée pour MONUMENTA 2010 est conçue comme une expérience frappante, à la fois physique et psychologique, un moment d’émotion spectaculaire qui questionne la nature et le sens de l’humanité. Investissant l’ensemble de la grande nef, il crée un lieu de commémoration visuel et sonore d’une densité exceptionnelle. L’œuvre engage une réflexion sociale, religieuse et humaine sur la vie, la mémoire, la singularité irréductible de chaque existence, mais aussi la présence de la mort, la déshumanisation des corps, le hasard de la destinée. A cette installation il donne le nom évocateur de Personnes.
Œuvre visuelle, mais aussi sonore, l’installation inédite réalisée pour le Grand Palais aborde un thème nouveau pour l’artiste, qui poursuit sa réflexion sur les limites de l’humanité et la dimension essentielle du souvenir : la question du destin et de l’inéluctabilité de la mort. Conçue comme une œuvre unique, qui transforme l’ensemble du bâtiment par la création d’une ambiance particulièrement émouvante, l’installation s’offre au visiteur comme un gigantesque tableau animé. L’œuvre Personnes est une création à caractère éphémère. Selon la volonté de l’artiste, les éléments qui la constituent seront recyclés à l’issue de l’exposition.
Les œuvres de Christian Boltanski sont adressées à tous, elles interpellent et ébranlent. Sous la Nef du Grand Palais, le visiteur oublie toute référence muséale, il fait corps avec la scène vivante de l’art et de la mémoire. L’artiste, selon Boltanski, est celui qui dévoile au spectateur « une chose qui était déjà en lui, qu’il sait profondément ; il la fait venir à hauteur de la conscience ». Théâtre de la remémoration, MONUMENTA 2010 questionne le sens de la destinée humaine et affirme la place faite à chacun dans la mémoire collective.
Dans le cadre de MONUMENTA, Christian Boltanski poursuit la collecte d’enregistrements de battements de cœurs qu’il a engagée pour réaliser les Archives du cœur : les visiteurs sont invités à enregistrer le son des battements de leur cœur et à en faire don à l’artiste.
J’ai adoré ton billet! il est super bien écrit, quel talent!
merci beaucoup Julie, je suis très flatté… au plaisir