Je parlais hier de Cunningham…
Je n’ai pas résisté pour l’occasion de vous faire partager ce film du même auteur…
chris cunningham – aphex twin : flex
Je parlais hier de Cunningham…
Je n’ai pas résisté pour l’occasion de vous faire partager ce film du même auteur…
chris cunningham – aphex twin : flex
Cet article contient quelques spoilers donc arrêtez dès maintenant si vous allez voir le film et que vous ne voulez pas trop en savoir…
Splice, un film qui fait penser à…
Les yeux fermés, je suis allé voir le film de Vincenzo Natali, je ne voulais rien en savoir avant et j’en suis sorti le regard à demi-ouvert, c’est à dire empreint d’un sentiment partagé. En faite, après la projection, j’étais dans un état d’attente mais aussi animé. On peut donc dire dans un état de satisfaction ; pas de jouissance, mais oui, de satisfaction… Bref, on va dire dans ces états en demi-teintes, que le film mérite le détour car le plaisir est dans le coin et vu les tensions qui gravitent ces jours-ci dans l’atmosphère, on ne va pas cracher dessus.

Le pitch
Clive et Elsa sont des superstars de la science : ils ont réussi à combiner l’ADN de différentes espèces animales pour obtenir de fantastiques hybrides. Ils sont amoureux l’un de l’autre autant que de leur travail et veulent à présent passer à l’étape suivante : fusionner de l’ADN animal et de l’ADN humain.
Lorsque le laboratoire pharmaceutique qui les finance refuse de les soutenir, Clive et Elsa décident de poursuivre leurs expériences en secret. Ils créent Dren, une créature étonnante dont la croissance rapide la fait devenir adulte en quelques mois. Alors qu’ils redoublent d’efforts pour préserver leur secret, leur intérêt scientifique pour Dren se mue peu à peu en attachement. Dren finira par dépasser les rêves les plus fous du couple… et leurs pires cauchemars.
Site officiel. Produit par le génial Guillermo del Toro
Généalogie d’un genre
A première vue donc, c’est un film qui regorge de thématiques et de références qui me parlent et me passionnent. La première thématique qui m’intéresse c’est celle du « monstre », cette créature -enfantée- par les protagonistes, la création humaine d’un alien (alien : un étranger). Un création vivante qui dépend des deux chercheurs mais s’en échappe tout autant ayant son entité propre.
Ce film, de par cette thématique, m’a fait penser à toute une autre série de films, comme une toile de références, « Splice » évoquant de nombreuses réalisations. Des hommages peut-être faits inconsciemment ou volontairement par Natali mais perçus en tout cas réellement par les spectateurs (ayant entendu aussi certaines de ces références par les autres spectateurs).
Déjà la créature.

Entité embryonnaire
D’un point de vue technique la créature est parfaitement réalisée, sa représentation et sa croissance au cours du film est très réaliste. Le réalisateur part d’un embryon mutant pour évoluer vers une représentation plus humaine « déformée ». Il ne lui manque plus que la parole (qui d’ailleurs apparait à la fin suite à une poussée de testostérone (je n’en dirai pas plus, mais les hommes sont vraiment plus méchants que les femmes et ce n’est pas moi qui le dis). Ce qui m’a marqué donc par rapport à ce personnage qui s’appelle Dren (mais aussi les deux animaux du départ avant sa naissance) c’est la ressemblance que j’ai trouvé avec le personnage inventé par Chris Cunningham dans la publicité « Mental Wealth » pour la Playstation. On retrouve ce regard attachant
. On sent bien en tout cas dans ces yeux des créatures un rapport au fœtus, comme si les visages n’étaient pas encore finis.
Mental Wealth by Chris Cunningham

Outre ce film pour Playstation, on ressent l’influence du réalisateur sur Natali avec d’autres œuvres majeures comme la fameuse et géniale vidéo intitulée « Rubber Johnny » avec cette bande sonore sublime de son compère Aphex Twin.

« Rubber Johnny »
Site promotionnel – site officiel produit par warp films
Puis on ne peut pas oublier de citer David Lynch et son chef d’œuvre « Eraserhead » (sorti en 1977). La bestiole-enfant dont Lynch n’a jamais voulu parler (laissant planer ce mystère sur sa fabrication ou sa réelle existence) elle pourrait très bien s’intégrer à la famille de Dren. Comme dans le film de Natali, on voit chez Lynch ce nourrisson mal-formé avec lequel on est bien mal à l’aise. Les formes se rapprochent.

On pense de même à ce fameux « Alien » de Ridley Scott (1979) au début du film quand on voit la mue de Dren, même forme avec sa longue queue.
Dans l’histoire, Elsa et Clive cachent leur création interdite pour la protéger (et se protéger eux-mêmes) des autres, je pense encore à Lynch mais cette fois-ci à « Elephant Man » (l’homme éléphant est isolé pour ne pas devenir une bête curieuse), il y a aussi Tob Browning et son célèbre film « Freaks » (1939), des personnages de cirque avec leurs malformations que l’on expose…

Car dans Splice, on cache le « monstre » qui lui souhaite pourtant prendre l’air. Mais c’est interdit, l’enfant doit rester dans son nid. Maman et Papa lui refuse l’autonomie.
Il y a aussi les films de Cronenberg qui me viennent à l’esprit, entre autre : « Faux Semblants » (1988) à la fois dans l’atmosphère mais surtout dans ce rapport à la filiation, couper le cordon ombilical entre les deux frères jumeaux (anciens siamois), faisant de ces deux êtres presque un seul (dédoublement de la personnalité, le docteur Jekyll et Mr Hyde)
Film de famille

C’est un film sur la paternité, l’inceste et la tromperie. Comme la plupart des familles, d’un point de vue sociologique, elles sont hantées par l’interdit. On ne dit pas tout, on cache aux autres (et là je pense à « Festen » de Vinterberg sur ce sujet, mais dans ce dernier l’interdit est exp(l)osé). Ici, on cache à la fois l’enfant déformé mais on lutte aussi contre des sentiments gênants. Cacher ses secrets inavouables, isoler les maillons faibles de sa descendance. Car on en revient toujours à la même conclusion : « on choisit ses amis mais pas sa famille » et c’est le cas pour Dren. Cet « enfant », engendré par les deux scientifiques, subit sa vie à grande vitesse, (processus de croissance exponentiel) et du coup elle passe de l’âge de bambin à l’adolescence en quelques semaines. On imagine les dégâts… Elle est d’abord l’objet pouponnée, la poupée Barbie du personnage féminin, puis elle devient cette jeune fille qui se maquille, un être conscient d’avoir un corps sexué qui a des besoins. Mais comme tout ado en recherche de liberté, elle est arrêtée nette par la morale castratrice de ses parents. Non, elle n’a pas le droit de sortir de faire ci ou ça. Elle est soumise à l’autorité parentale qui subjectivement tente de lui inculquer les notions du bien et du mal. Et voilà… du coup c’est la crise !

L’idée du réalisateur est de faire naître un personnage hybride issu des gènes de la femme scientifique, vécu d’ailleurs comme une réelle trahison par son mari (joué magnifiquement par Adrien Brody, mais ça c’est une habitude… acteur talentueux). Du coup, Dren dans sa phase adolescente finit par être attirée par le savant (histoire de gènes ou de désirs fantasmé)s. Là, on nage en plein Freud, c’est une forme d’inceste, coucher avec son père et désireux de tuer sa mère jalouse. D’ailleurs, maman va être très fâchée et va par vengeance pratiquer l’ablation castratrice de la queue de Dren qui dépasse un peu trop (oui, ça commence à faire un peu porno tout ça…)
Bref, beaucoup d’images symboliques assez bien amenées, mais ce qui est intéressant, je pense, c’est qu’Elsa projette sur Dren sa vie passée , se voyant en elle comme cette petite fille martyrisée qu’elle avait été avec sa propre mère. Le monstre est une projection. Et là, étonnamment j’ai pensé à Cassavetes « Opening Night » où le personnage principal, comédienne reconnue, voit sa vie basculer quand elle croise une jeune fan qui sous ses yeux se fait écraser par une voiture. Elle voit ainsi en elle sa propre jeunesse mourir. On ressent dans ce film cette idée de vie passée et perdue.
Film tentaculaire
C’est donc un film qui en évoque beaucoup d’autres, c’est une de ses qualités mais peut-être aussi un de ses défauts.
La fin reste assez attendue, mais je trouve que Splice a la légitimité d’être là et d’offrir aux spectateurs un autre genre de cinéma sans pour autant les perdre dans une quête plus profonde et complexe.
Ce n’est donc pas un film d’auteur, mais bel et bien un film plaisant, à voir en surface et c’est à cet endroit que je le trouve réussi, il démocratise une forme originale.